Reportage

"Le jazz est une façon de vivre"

A 76 ans, le grand musicien, devenu bouddhiste, signe un nouvel album fringant.

The autobiography of a jazz prodigy. Comprendre, "l'autobiographie d'un prodige du jazz". Voilà comment Sonny Rollins pourrait intituler ses mémoires, si l'envie lui en venait. Une histoire qui pourrait également se résumer par la formule définitive: The never ending quest (la quête sans fin), tant le parcours de ce "colosse" du saxophone ténor (en référence à son chef-d'oeuvre, Saxophone colossus) reste guidé par la recherche de la perfection absolue. Avec, comme moteurs, le doute et une insatisfaction "intacte", même après soixante années d'une épopée musicale ponctuée de retraites artistiques autarciques. La plus célèbre restant celle du Williamsburg Bridge, quand, en 1959, le saxophoniste, alors au faîte de sa popularité, s'exila deux années pour jouer incognito sur le pont reliant Brooklyn à Manhattan: "Je pouvais hurler, accroître la puissance de mon sax'. Jamais je ne m'étais senti aussi libre que dans ce temple à ciel ouvert", se rappelle le dernier des monstres sacrés du jazz, connu du grand public français pour son classique The night has a thousand eyes, utilisé dans le générique de feu Bouillon de culture, de Bernard Pivot.

Mais, à 76 printemps, Sonny Rollins n'envisage toujours pas d'écrire ses mémoires. Ni le temps ni l'envie. Il vient de créer son label (Doxy Records), inauguré par la sortie de Sonny, please, son nouvel album diffusé en avant-première sur internet. Rien de bien révolutionnaire, mais un condensé du style Rollins, comme une virée à travers les âges du jazz: des envolées tourbillonnantes du free, en passant par le hard bop fougueux, les ballades millésimées années 1930 et les rythmes enjoués des Caraïbes.

Si la scène reste son domaine de prédilection, son jeu impressionne toujours par sa dextérité: "Un studio, c'est froid. On rentre dans une pièce, la lumière rouge s'allume, et il faut jouer. Comme je suis un perfectionniste obsessionnel, je me suis longtemps laissé noyer par les possibilités offertes par la technologie pour améliorer mon son. En concert, je me nourris de la pulsation du public, je joue sans réfléchir, comme un derviche en transe", assure le musicien, réputé pour sa propension à arpenter la scène à grandes enjambées. Un jour, emporté par son élan, il a fini dans la fosse. Mauvaise chute. La cheville brisée, allongé sur le dos, mais le saxophone toujours en bouche, il finira son classique Don't stop the carnival. "The show must go on", résume aujourd'hui Sonny Rollins. Si l'âge ne lui permet plus de commettre pareilles facéties, l'homme se produit encore sur scène, à raison d'une trentaine de concerts par an (il sera à Paris en novembre). Fidèle à son exigence: ne jamais fixer la liste de ses morceaux au préalable, mais selon son humeur et ses envies.

"Sans les drogues, Parker aurait été plus grand..."

L'enfant de Harlem - "la source première de mon inspiration" - mène depuis trente-cinq ans une vie frugale dans sa ferme située à 150 kilomètres au nord de New York. Il prend soin de sa forme. Une alimentation saine (il est végétarien), pas d'alcool, ni de cigarettes, et une pratique quotidienne de son instrument, "à raison de deux heures par jour, plus parfois si [je] suis en forme et heureux", assure-t-il,, adepte de méditation zen et bouddhiste. Une passion ancienne et salvatrice: "Le yoga m'a permis de survivre dans ce monde. Trop de jazzmen ont souffert de l'absence de reconnaissance.

A force d'être constamment dévalorisé et nié en tant qu'homme et artiste, on finit par se détester, se faire du mal avec l'alcool et les drogues. Sans les drogues, Charlie Parker aurait été un aussi grand musicien, sinon plus grand encore", soutient le compositeur de The freedom suit (1958), considéré comme le premier manifeste politique de l'histoire du jazz. "J'y avais mis toute ma colère d'Afro-Américain confronté au racisme. La musique peut exprimer des sentiments avec autant d'éloquence que des mots", enchaîne ce sage rebelle élevé dans une famille de la classe moyenne militante: "Ma grand-mère m'emmenait manifester contre la discrimination à l'embauche. Je n'y comprenais pas grand-chose, mais cela a fait germer en moi une fibre contestataire." Sonny Rollins, bien avant la prise de conscience écolo d'Al Gore, avait exprimé ses préoccupations environnementales avec l'album Global warming (réchauffement de la planète).

Et que pense-t-il du jazz actuel? "On l'a souvent enterré, mais il a survécu, car le jazz est avant tout une façon de vivre, l'expression ultime de la liberté." Le musicien autodidacte n'affiche qu'un seul regret: "Harlem fut mon école et les grands jazzmen, mes professeurs, mais j'aurais aimé suivre des cours de musique pour pouvoir composer pour de grands ensembles." Dernier géant rescapé du Golden age (l'âge d'or du jazz), Sonny Rollins affirme n'éprouver aucune nostalgie à l'évocation de ses amis musiciens disparus: "Ils vivent toujours à travers ma musique. Je me sens la responsabilité de représenter cette période magnifique."

Une mission dont il compte s'acquitter le plus longtemps possible. Et de citer l'exemple de Lionel Hampton, décédé en 2002: "A la fin de sa vie, malgré la maladie, il continuait à donner des concerts. Il arrivait sur scène dans un fauteuil roulant, mais dès qu'il tapait sur son vibraphone, il retrouvait ses 20 ans! La musique est une force. Quand vous jouez, une énergie spirituelle s'empare de vous. Comme Hampton, je pense posséder un peu de cette énergie." Les mémoires de Sonny Rollins peuvent toujours attendre...

 

 

 

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